La lettre diplomatique

Article – Russie
La Lettre Diplomatique N°67 – Troisième trimestre 2004

Russie – Union européenne : le rapprochement

Par Mme Olga Boutorina, Docteur en Economie, Chef de la Chaire d'Intégration européenne à l’Institut des Relations internationales de Moscou (MGIMO)

Le nouvel élargissement de l'Union européenne (UE) est déjà entré dans l'histoire. Les émotions sont quelque peu retombées, la Russie et l'UE élargie se montrent prêtes à poursuivre leur coopération. Sur certaines questions particulièrement difficiles, des ententes concrètes ont été enregistrées alors que, sur d'autres, des approches générales mutuellement acceptables se dessinent.
Malheureusement, les négociations sur la liste des « préoccupations » russes ne se sont engagées qu'à la fin 2003, bien que la liste ait été remise à la direction de l'UE dès août 1999. Pressées alors par le temps, les deux parties se sont laissées envahir par une forte irritation qui a bien failli dégénérer en un véritable conflit. Quoi qu'il en soit, aussi importants qu'ils soient, les problèmes notoires des relations entre la Russie et l'UE ne sont pas fondamentaux.
Le principal point positif des débats et négociations qui ont précédé de peu l'élargissement de l'UE réside dans le fait que la Russie, qui n'a pas ménagé ses forces, a réussi à obtenir de l'UE qu'elle prête une oreille attentive à ses préoccupations, qu'elle les prenne au sérieux et que des accords concrets soient conclus. En dépit de certains tiraillements rencontrés peu avant l'élargissement de mai 2004, cette situation a beaucoup appris aux deux parties dans l'art du dialogue dans un contexte difficile.
En outre, on ne saurait surestimer l'importance de l'accord sur le Partenariat et la Coopération entre la Russie et l'UE. Malgré toutes ses faiblesses, il donne une assise juridique exception-nelle à leurs rapports, l'UE n'ayant jamais conclu d'accord similaire avec d'autres pays.
Parlant de ce que nous n'avons pas réussi à faire, je voudrais dire que la Russie n'est toujours pas parvenue à ce que les problèmes que lui créé l'élargissement de l'UE soient consi-dérés comme siens par l'UE, comme des problèmes relevant de la problématique générale de la Grande Europe. Nul n'ignore que tant le problème de Kaliningrad que les conséquences de l'élargissement de l'UE ont été considérés à Bruxelles comme des préoccupations purement russes. Aussi, le principal défi dans les relations Russie-Europe consiste-t-il à obtenir que les problèmes effectifs de l'Europe soient perçus comme des problèmes réellement communs.
La méfiance tenace des hommes politiques européens à l'égard de la Russie entrave sensiblement le développement des relations bilatérales. Elle plonge ses racines tant dans la persistance d'un état d'esprit anti-russe en Europe de l'Ouest que dans la différence entre les cultures politiques et les systèmes économiques de la Russie et de l'Europe. Force est de constater que la démocratie de type ouest-européenne n'existe pas en Russie.
Il convient de noter, sur un plan plus large, que l'élargissement de l'UE marque l'achèvement du processus de réorganisation politique de l'Europe. La division est, pour l'essentiel, surmontée. Au prix de sacrifices moindres que ce que l'on aurait pu attendre dans une telle situation.
Néanmoins, si, dans l'organisation du monde d'après-guerre, l'Europe de l'Ouest comme celle de l'Est avaient joué des rôles de second plan, il est désormais temps pour l'UE de prendre des engagements géopolitiques appropriés, et de renforcer sa volonté politique. Sous sa forme nouvelle, en effet – monnaie unique, forces armées collectives, traité constitutionnel et composition élargie – l'UE sera bien plus fondée qu'il y a 5 ou 10 ans à ambitionner le rôle de deuxième leader mondial. Mais en réalité, l'UE agrandie avec un système institutionnel et une discipline plus rigides qu'autrefois pourrait s'avérer fragile et moins mobile que l'ancien « club des quinze ».
La bonne coopération entre l'UE et la Russie facilite considérablement la formation d'un authentique Centre européen du développement mondial, sans même parler du sort de cette immense région s'étendant de l'Ecosse au Caucase et de nombreux territoires attenants, qui dépendra de la qualité du dialogue entre les deux parties. Il ne fait aucun doute que la coopération entre l'UE et la Russie revêt un caractère de long terme. Les deux parties sont objectivement « liées entre elles », que ce soit en matière d'approvisionnement énergétique, de couloirs de transport, d'écologie, de lutte contre la criminalité ou même, partiellement, de science. La Russie compte énormément pour l'UE en tant que grande puissance partageant les valeurs européennes et comme partenaire dans la solution des grands problèmes globaux.
Comment les relations entre la Russie et l'UE élargie vont-elles pouvoir s'organiser au cours des 5 ou 10 prochaines années ? On peut d'ores et déjà citer au moins deux facteurs qui vont déterminer les formes et la dynamique de cette coopération.
Premier facteur, le passage de l'intégration européenne à une nouvelle phase. Les années 1980 et 1990 ont été exceptionnellement fructueuses pour l'UE : conclusion des Traités de Maastricht, d'Amsterdam et de Nice, création du Marché intérieur unique, de la monnaie unique et de l'espace Schengen. L'UE a accueilli à deux reprises de nouveaux membres, tout en effectuant parallèlement une délicate réforme de ses institutions. Cette période dynamique est en train de s'achever, comme s'était achevée, au début des années 1970, la première étape, plutôt réussie, de l'édification européenne. Celle-ci avait été suivie, pendant une dizaine d'années, d'un état de stagnation qui n'étaient pas dû uniquement à la crise énergétique et à celle de la monnaie. L'économie de l'Europe de l'Ouest nécessitait d'être restructurée et l'intégration avait besoin d'un répit pour consolider les positions déjà acquises et réfléchir à la conception de son développement ultérieur.
Il se passe quelque chose de semblable à présent. Tout porte à croire qu'une fois la Constitution adoptée, l'UE prendra une longue pause dans ses initiatives d'intégration. Elle consacrera l'essentiel de ses forces à mettre en valeur les nouveaux territoires et sphères d'activité. En outre, les économies de transition sont en train de devenir partie intégrante du paysage économique de l'UE. Et, comme le suggère l'expérience de la réunification de l'Allemagne, elles donneront longtemps du fil à retordre aux structures de l'UE. Autrement dit, malgré son intérêt stratégique pour le partenariat avec la Russie, l'UE sera pour beaucoup une « chose en soi ».
Le second facteur, c'est l'absence d'un modèle logique et cohérent de coopération entre la Russie et l'UE. Les tentatives de créer une zone de libre-échange, puis une union douanière ont, en fait, échoué (non par la faute des parties, mais en raison d'une diminution générale de l'utilité des formes évoquées dans le contexte de la libéralisation globale du commerce). On n'a toujours pas défini de format plus efficace même si les contours se dessinent peu à peu. Partout dans le monde, l'intégration régionale cesse d'être purement écono-mique pour gagner d'autres sphères d'activité : affaires intérieures, science et technique, culture, écologie, etc. Il en ira de même dans les relations entre la Russie et l'UE. De toute évidence, ces dernières mettront au moins trois à cinq ans avant de définir la nouvelle conception et d'élaborer un système approprié de priorités.


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