Lundi 22 Avril 2019  
 

N°124 - Quatrième trimestre 2018

La lettre diplometque
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     Le renouveau économique de la Russie
 

La nouvelle politique industrielle russe

Par M. Jacques Sapir,
Directeur d’Etudes à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales, Directeur du Centre d’Etudes des Modes d'industrialisation (CEMI-EHESS)

Le changement gouvernemental de fin septembre 2007 en Russie, qui a vu la nomination de M. Zubkov au poste de Premier-ministre, le départ de Guerman Gref et l’arrivée de Dmitry Kozak, a clairement indiqué ce que seront les grandes lignes de la politique économique du pays en 2008. Ce changement a confirmé le remaniement ministériel de février 2007, dont le principal bénéficiaire fut Sergueï Ivanov. Ce choix valide le retour à une politique économique et industrielle interventionniste et ambitieuse.
Le débat sur la politique économique et la réindustrialisation de la Russie a connu plusieurs évolutions depuis les premières orientations de l’hiver 2001-2002. Il s’est enraciné tout autant sur le constat de la crise que la Russie avait subie entre 1992 et 2000, que sur des considérations d’ordre stratégique. Dès 2000, Vladimir Poutine avait fixé comme objectif le doublement du PIB en 10 ans, ce qui n’était pas un objectif excessif quand on mesure l’ampleur de la dépression que la Russie a traversée dans les années quatre-vingt-dix. La question du contrôle sur les ressources naturelles était alors posée, car seules ces ressources pouvaient financer l’effort d’investissement nécessaire.
M. V. Trutnev, qui devint en 2004 le Ministre des Ressources naturelles, fut chargé d’une mission d’évaluation des secteurs en situation de monopole naturel et rendit son rapport final en mars 2003. Les conclusions allaient dans le sens d’un accroissement du contrôle de l’Etat sur les ressources naturelles et la fin des accords de « partage de production » (Production Sharing Agreements ou PSA).
La politique du gouvernement russe envers les sociétés pétrolières depuis fin 2005 (remise en cause des accords sur les champs de Sakhalin-I et Khoriaga, rôle de Gazprom dans le développement de Chtokman) découle directement de ces conclusions.
L’intervention américaine en Irak de 2003 a conduit à un approfondissement du débat. Les options dites « industrialistes » ont été affirmées avec plus de force. Néanmoins, la question des équilibres macroéconomiques, point défendu en particulier par le ministère des Finances, a limité l’ampleur des décisions prises entre 2003 et l’été 2005.
En octobre 2005, un compromis semblait avoir été passé entre les « interventionnistes » regroupés autour de M. Victor Khristenko, Ministre de l'Industrie et de l'Energie, et appuyés par le Ministre de la Défense, Serguey Ivanov et les libéraux (MM. Koudrine et Gref) pour une utilisation mesurée des moyens financiers issus de la rente des matières premières. Les « Priorités nationales » définies par Vladimir Poutine (Santé, Education, Logement et intégration agro-industrielle) devaient canaliser une partie de l'activité d'investissement souhaitée par les « interventionnistes », mais sans provoquer de déséquilibres macro-économiques importants.
Mais, ce point d'équilibre a bougé durant l'hiver 2005-06. Pour partie, cette évolution est le produit de l'échec de la mise en œuvre de ces priorités nationales attribué aux conditions de fonctionnement de l'administration économique sous le contrôle de MM. Koudrine et Gref. Pour partie, cette évolution est aussi le produit du changement de la situation internationale. Le pouvoir russe considère que le gouvernement américain a pris l'initiative d'une politique d'hostilité à l'égard de la Russie.
De nouvelles inflexions se sont manifestées en 2006 au profit des courants interventionnistes. Une stratégie économique et industrielle cohérente a émergé, soutenue à la fois par ceux que l’on appelle les « Siloviki » et par des forces économiques désormais regroupées autour de la Chambre de Commerce de Russie présidée par Evguennyi Primakov. La priorité a été donnée à la diversification de l’économie. Elle implique que le secteur des industries manufacturières, et en particulier les branches à haute technologie, reçoivent d’importants investissements dans les années à venir. Le thème de la diversification de l’économie a été repris par Alexandre Chokhine, le Président de l’Union des Industriels et des Entrepreneurs de Russie (le RSPP), qui a préconisé la mobilisation d’une partie des moyens du Fonds de Stabilisation et la mise en place de ce qu’il qualifie de « protectionnisme raisonnable » .
En fait, on peut identifier trois mouvements dans le remaniement de février 2007 :
– Sergueï Ivanov, qui était à la fois Vice-Premier ministre et Ministre de la Défense a été promu en février 2007 Premier Vice-Premier ministre, ce qui le met à égalité avec Dmitri Medvedev. Ceci a été confirmé en septembre 2007. Ivanov est donc en charge du domaine des infrastructures de l’économie, et en particulier les transports (terrestres et aériens), le transport des hydrocarbures (oléoducs et gazoducs) et les communications. Il s’agit de chantiers ayant une importance considérable pour le développement de l’économie russe. Par ailleurs, Ivanov conserve la présidence de la commission militaro-industrielle ainsi que celle de l’entreprise unifiée de construction aéronautique (AOK). Il devient, de fait, celui qui supervisera la stratégie de développement économique et industrielle de la Russie et c’est lui qui a annoncé la création d’une nouvelle corporation d’Etat centrée sur les hautes technologies Rosnanotechnologija.
– Le remplaçant d’Ivanov est Anatoly Serdyukov qui dirigeait jusqu’alors le Service fédéral des Impôts. L’attribution du monopole d’exportation des armes à RosOboronExport, le renforcement de l’agence de surveillance des contrats militaires, le GozOboronzakaz, et la mise en place d’une agence unifiée pour l’achat des matériels destinés à l’ensemble des forces de sécurité de la Russie témoignent de la volonté de mettre fin à la corruption et de rationaliser l’industrie de défense en en faisant un des piliers de la nouvelle politique industrielle.
– Enfin, Sergueï Narychkine, qui était à la fois responsable de l’administration du Premier ministre (avec rang de Ministre) et responsable de la coordination entre le gouvernement et l’Administration présidentielle sur les questions économiques, a été nommé Vice-Premier ministre en charge du Commerce extérieur.
Le remaniement de septembre 2007, outre le départ de Guerman Gref, remplacé par Elvira Nyaboulina, a vu Dmitry Kozak devenir Vice-Premier ministre avec responsabilité sur la stratégie de développement et les questions régionales.
On retrouve ainsi un élément de forte cohérence dans ces nominations. Le choix russe en faveur d’une stratégie industrielle articulant l’intervention directe et indirecte de l’Etat et les grands conglomérats privés – mais opérant dans le cadre de la stratégie définie par l’Etat – est désormais clairement affiché.
Il fait de la Russie un acteur dont le poids est appelé à monter dans les années à venir, ainsi qu’un partenaire incontournable pour les industriels européens.

* « Russie : priorité à la diversification des productions », communiqué de l’Agence Novosti reprenant les déclarations d’Alexandre Chokhine, http://fr.rian.ru/russia/20070206/60309042.html
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