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  Jeudi 27 Avril 2017  
 

Quatrième trimestre 2016

La lettre diplometque
  Éditorial
Afghanistan
  Un nouvel élan pour l’économie afghane
 
  Que reste t-il de la France en Afghanistan ?
 
  Afghanistan : la quête de stabilité
 
  Une économie en transition
 
  Construire l’avenir et préserver le passé
 
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     Afghanistan
 
  S.E.M. / H.E. Abdel-Ellah Sediqi

Cap sur la reconstruction

Entretien avec S.E.M. Abdel-Ellah Sediqi,
Ambassadeur d’Afghanistan en France

Avec l’élection du Président Ashraf Ghani en juin 2014 et la nomination d’un gouvernement d’union nationale avec à sa tête le Dr Abdullah Abdullah, l’Afghanistan a initié une nouvelle étape de son processus de reconstruction. Consacré par la 3ème Conférence des donateurs réunie en octobre 2016 à Bruxelles, ce tournant voit la mise en œuvre de réformes d’ampleur : système électoral, lutte contre la corruption, ouverture économique... Revenant sur la situation sécuritaire, S.E.M. Abdel-Ellah Sediqi, Ambassadeur d’Afghanistan en France, analyse pour nous les enjeux de la reconstruction institutionnelle et économique du pays, ainsi que les atouts de la coopération historique qu’il partage avec la France.

La Lettre Diplomatique : Quinze ans après la chute du régime des Talibans, la sécurité demeure le principal défi pour la reconstruction de l’Afghanistan. À l’image de l’offensive sur Kunduz début octobre ou de l’attentat contre la base militaire américaine de Bagram le 12 novembre 2016, comment analysez-vous la multiplication récente des attaques des Talibans ? 

S.E.M. Abdel-Ellah SEDIQI : On peut en effet constater une recrudescence des attaques de groupes armés talibans. Si l’été a toujours été une saison propice aux combats, il est vrai que les violences ne semblent pas diminuer avec l’arrivée de l’hiver. Cette situation certes difficile, illustre cependant une certaine fébrilité des insurgés face à la détermination du gouvernement afghan et de ses forces armées à écraser ce cycle de violence. Les ennemis du pays ont tenté - en vain - de s’imposer militairement. Cette volonté des talibans et de leurs soutiens explique également leur manque de bonne foi et leurs mesures dilatoires à avancer sur le terrain des négociations.

L.L.D. : Comment évaluez-vous l’impact du retrait partiel des troupes de l’Alliance atlantique depuis le 1er janvier 2016 sur les conditions de sécurité au sein de votre pays ?

S.E.M.A-E.S. : Depuis le 1er janvier 2015, la mission « Support résolu » conduite par les États-Unis a pris le relais de la Force internationale d’assistance et de sécurité (FIAS) de l’OTAN. Nous saluons bien entendu le maintien d’une présence encore forte des forces armées américaines en Afghanistan.
Toutefois, je tiens à souligner le rôle qu’assument désormais pleinement les forces armées afghanes pour la défense de notre pays, de nos institutions et de notre intégrité territoriale. Sur le terrain, les forces afghanes sont aujourd’hui en première ligne des affrontements. C’est désormais une réalité de plus en plus manifeste qui mérite d’être mise en exergue. En dépit de la difficulté des combats et des nombreuses victimes qu’ils génèrent, les Afghans se réapproprient ainsi leur destin. De par leur histoire, c’est une donnée fondamentale de la reconstruction de notre pays. Le soutien de nos alliés reste déterminant, notamment en ce qui concerne l’appui aérien qui constitue l’un des domaines où les besoins sont aujourd’hui les plus prononcés. Ce soutien technique est aujourd’hui au cœur de nos discussions avec nos alliés notamment américains. 

L.L.D. : Dans quelle mesure l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis pourrait-elle, selon vous, changer ce dialogue ? 

S.E.M.A-E.S. : Les relations qui se sont établies entre l’Afghanistan et nos alliés, que ce soient les États-Unis, les pays européens et d’autres, sont des relations de confiance, fondées sur la compréhension mutuelle de nos besoins en sécurité, mais aussi de ceux de la région et du monde.
Nous avons tous conscience des leçons des attaques du 11 septembre 2001 qui avaient durement frappé les États-Unis. Le front que nous défendons aujourd’hui encore en Afghanistan, n’a pas seulement pour objectif la défense de l’État de droit dans notre pays, mais, plus largement celle des valeurs universelles de la démocratie, des droits de l’homme et, tout simplement, de la coexistence pacifique entre les peuples.
Nous sommes donc très optimistes quant à l’avenir des liens que nous partageons avec les États-Unis. Je pense qu’ils vont perdurer dans la confiance et le respect mutuel de nos besoins et de nos intérêts respectifs. Il s’agit d’une relation de longue durée qui est appelée à le rester. 

L.L.D. : Le Président Ashraf Ghani a annoncé le 25 avril 2016 devant le Parlement afghan, un changement majeur de stratégie dans la lutte contre les talibans et le terrorisme. Comment cette nouvelle approche est-elle mise en œuvre ? Quelles en sont les implications pour les relations de votre pays avec le Pakistan ? 

S.E.M.A-E.S. : Ce discours a, en effet, marqué un tournant dans la stratégie afghane de lutte contre les talibans. Celle-ci ne va pas sans impliquer un coût pour le Président Ashraf Ghani en terme de popularité. Très courageusement, il s’est efforcé de chercher la paix par le dialogue. La porte des négociations reste donc ouverte tant qu’il y aura des signes concrets de bonne foi et de bonne volonté chez nos interlocuteurs pakistanais. Notre volonté est de mettre en place par le dialogue les conditions durables de la paix et de la sécurité, avec nos voisins dans la région.
Mais le Président Ashraf Ghani a aussi mis en lumière très clairement sa détermination à ne plus faire de concession face à la violence qui se déchaîne contre les populations innocentes et notre armée nationale. Sous l’administration précédente, l’ancien Président Hamid Karzaï avait effectué une vingtaine de déplacements à Islamabad pour inviter nos homologues pakistanais à la coopération sur la question des Talibans et pour amener ces derniers à la table des négociations. Malheureusement, les résultats n’ont pas été au rendez-vous.
Dans ces conditions, l’Afghanistan ne peut pas se permettre de rester les bras croisés. Nous allons donc combattre autant que nécessaire les Talibans, les insurgés et tous les ennemis qui s’acharnent contre le peuple innocent d’Afghanistan.
Dans le même temps, nous avons engagé un processus de paix avec les différentes parties belligérantes au sein de notre pays. L’accord de paix conclu fin septembre 2016 par notre gouvernement avec le parti Hezb-e-Islami représente de ce point de vue une réussite concrète de nos efforts pour parvenir à la paix. Nous voulons qu’il serve d’exemple à toutes les organisations souhaitant continuer à s’exprimer dans le respect des règles démocratiques et de l’ordre constitutionnel de la République islamique d’Afghanistan. Il faut bien comprendre qu’après quatre décennies de guerre et de violence, la population afghane n’en peut plus. Son plus grand souhait est de parvenir à la paix.
Je suis convaincu que c’est le cas aussi de tous les pays de la région, car la sécurité n’a jamais été un problème exclusivement inhérent à notre pays. Tout le monde sait que l’Afghanistan n’a jamais attaqué aucun pays. 

L.L.D. : Quelle est votre vision des efforts déployés par la diplomatie chinoise pour favoriser l’aboutissement du processus de paix afghan ?

S.E.M.A-E.S. : En effet, le Pakistan n’est pas le seul acteur dans ce processus, même s’il figure parmi les principaux. Notre gouvernement a ainsi fait appel à la Chine qui représente un protagoniste incontournable dans la région en raison de son poids politique et économique. 
Du fait de notre positionnement comme carrefour géostratégique, la stabilité et la paix en Afghanistan bénéficieraient à la Chine, mais aussi à l’Inde, au Pakistan et à tous les autres pays d’Asie centrale et du Sud. Pour nous tous, il est temps désormais de cueillir les fruits du vaste potentiel économique de notre pays.
Nous faisons aussi appel à d’autres partenaires, notamment pour combattre les terroristes au plan idéologique. Je pense notamment à des personnalités religieuses reconnues d’Arabie Saoudite qui sont respectées dans la région. C’est important parce que les talibans s’appuient pour mener leur guerre sur une propagande appelant au djihad. Or, rien ne peut justifier les attentats suicides et cette guerre contre un gouvernement légal, légitimement élu autour duquel notre population cherche à vivre en paix. Comme vous pouvez le constater, nous voulons donc utiliser tous les moyens pour apporter la paix, mais le Président Ashraf Ghani a été clair : le prérequis à toute reprise du dialogue reste la fin des violences. 

L.L.D. : Que vous inspire la comparaison avec la Colombie et son processus de paix ? 

S.E.M.A-E.S. : C’est, en effet, un exemple pertinent qui nous remplit d’optimisme en ce sens qu’il reflète nos aspirations : quelle que soit la durée, la complexité des problèmes actuels, il faut tourner la page par la paix et le dialogue. La violence ne peut pas perdurer indéfiniment. 

L.L.D. : Considérée comme une étape essentielle pour la reconstruction de l’Afghanistan, la réforme du système électoral faisait l’objet d’un désaccord au sein du couple exécutif afghan. En quoi la nomination des membres des deux commissions électorales en novembre 2016 marque-t-elle un progrès majeur ? Comment le processus de renforcement de l’État de droit est-il appelé à se poursuivre ?

S.E.M.A-E.S. : L’installation de ces deux commissions électorales marque un réel progrès pour la vie politique afghane et le premier pas concret vers l’organisation des élections législatives qui sont prévues par le calendrier politique, mais aussi vers la mise en œuvre de toutes les autres réformes, à commencer par celle de la constitution. Cette réforme faisait d’ailleurs l’objet d’un consensus entre les équipes du président et du Chief executif officer avant l’installation de l’actuelle administration.
Avec la tenue des élections législatives, des conseils de districts (qui n’existent pas encore aujourd’hui) pourront également être mis en place. Une fois ces étapes accomplies, les membres des deux chambres du Parlement afghan pourront constituer la loya jirga, ou « grande assemblée », qui est le rassemblement traditionnel de représentants des différentes tribus et factions afghanes. Elle est aussi la seule instance compétente capable de légiférer au plan constitutionnel et, donc, pour créer de futures institutions comme celle du Premier Ministre.
Ce processus a pris du temps, mais il faut se féliciter de son aboutissement. Celui-ci prouve qu’il existe une réelle complémentarité à la tête de l’État en dépit des divergences de vue. Il faut aussi reconnaître que, comme dans d’autres pays gouvernés par des coalitions, les compromis peuvent parfois prendre du temps. Le plus important c’est qu’un accord ait pu être trouvé et que notre administration soit désormais pleinement dévouée à la reconstruction du pays, une priorité tant nos besoins sont immenses dans de nombreux domaines. 

L.L.D. : Réunie à Bruxelles les 4 et 5 octobre 2016, la 3ème Conférence sur l’Afghanistan s’est achevée sur des promesses de dons d’un montant de 13,6 milliards d’euros sur la période 2017-2020. Tenant compte des vastes besoins de votre pays, quels secteurs sont privilégiés pour l’affectation de cette aide ? 

S.E.M.A-E.S. : La Conférence de Bruxelles représente un signe important de la considération que l’on porte à l’Afghanistan en tant que partenaire fiable de la communauté internationale. Elle a en effet réuni 75 pays et 26 organisations internationales. Ses participants ont approuvé le programme de réformes présenté par les autorités afghanes pour les cinq prochaines années (2017-2021). Ce programme est baptisé Cadre national pour la paix et le développement de l’Afghanistan (ANPF). Son objectif final est de surmonter tous les défis pour parvenir à l’autonomie de notre pays. Il couvre ainsi un vaste spectre de réformes clés et de mesures dans les domaines de la citoyenneté et du renforcement de l’État de droit, du développement urbain, de l’agriculture, des infrastructures ou encore de l’autonomisation des femmes. 

L.L.D. : Quels dispositifs votre gouvernement envisage-t-il de mettre en œuvre en vue de renforcer le contrôle de ces fonds et, plus globalement, la lutte contre la corruption ?

S.E.M.A-E.S. : Le Président Ashraf Ghani et le Chief executive officer Abdullah Abdullah ont fait de la lutte contre la corruption et de la transparence des comptes publics l’une des priorités de leur action. Un certain nombre de réformes clés ont été mises en œuvre dans ce domaine, comme la création d’une Commission nationale de passation de marchés publics (National Procurement Commission) directement placée sous la tutelle des deux têtes de l’exécutif afghan.
Ce sujet a bien évidemment figuré au cœur des discussions de la Conférence de Bruxelles. Il fait partie des engagements pris à cette occasion par le gouvernement afghan auprès de la communauté internationale dans le cadre du Document « Autonomie à travers la responsabilisation réciproque ». Dans ce domaine, il est ainsi prévu que notre stratégie de lutte contre la corruption soit approuvée dès la première moitié de 2017 par le Haut Conseil sur l’État de droit et la lutte contre la corruption. Cette instance sera présidée par les plus hautes autorités de l’État, le Président de la République et le Chief executive officer. Il réunira également les Ministres concernés pour traiter les cas de corruption ou les irrégularités les plus graves.
D’autres mécanismes ont été mis en place. C’est une condition indispensable pour consolider la confiance envers nos institutions notamment judiciaires et pour renforcer l’attractivité de l’Afghanistan en termes d’investissements étrangers et d’échanges commerciaux. 

L.L.D. : Dans le cadre des accords conclus à Bruxelles votre pays s’est également engagé à rendre opérationnels ses engagements avec l’Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives (EITI)…

S.E.M.A-E.S. : L’industrie minière constitue également un secteur où la corruption peut, en effet, prospérer et avoir des conséquences néfastes. Nous travaillons donc à la réforme de la loi sur les mines, pour permettre davantage de transparence. Nous faisons de ce point de vue tous les efforts pour atteindre les normes reconnues au plan international, tant en ce qui concerne la transparence des contrats que l’attribution des marchés. 

L.L.D. : Dans le contexte de conflit armé qui prévaut encore dans votre pays, comment envisagez-vous d’attirer les investisseurs étrangers ? 

S.E.M.A-E.S. : Nous avons tout à fait conscience de l’enjeu que représentent le développement du secteur privé et l’investissement des entreprises étrangères pour l’avenir de l’économie afghane. Dans cette perspective, nous privilégions le modèle des partenariats public-privé.
Notre tâche la plus importante reste pour l’heure de convaincre les investisseurs. Ceux-ci peuvent, sans doute encore légitimement en raison des informations qu’ils reçoivent sur la situation sécuritaire, se montrer récalcitrants à s’installer durablement en Afghanistan en dépit de l’intérêt qu’ils manifestent.
La décision du groupe émirien Alokozay d’investir 300 millions de dollars pour la production et la commercialisation de biens de consommation témoigne toutefois des opportunités qu’offre notre pays. Le barrage hydroélectrique de Salma dans la province de Herat, construit sur la base d’un partenariat avec l’Inde constitue un autre exemple de succès en matière de partenariat public-privé.
Je tiens également à souligner que l’Afghanistan possède un guichet unique pour les investissements, le Registre central du commerce, qui est désormais intégré au Ministère afghan du Commerce. 

L.L.D. : Outre le secteur minier, votre pays dispose d’un vaste potentiel économique dans le secteur agricole. Comment votre gouvernement envisage-t-il de réformer celui-ci en vue de favoriser son essor et de réduire la production de pavot, fleur nécessaire à la production d’opium et d’héroïne ? 

S.E.M.A-E.S. : Tout d’abord, je tiens à préciser que notre secteur agricole dispose de vastes marges d’essor. Après tant d’années de conflit et malgré les améliorations de la situation sur le terrain, nous n’avons pas encore retrouvé le niveau de production qui prévalait 40 ans auparavant. Ce potentiel est d’autant plus vaste, qu’au cours de la dernière décennie les apports de notre ouverture sur le monde ont été très importants en termes de développement des techniques, mais aussi de formation. Nous avons tous les atouts pour que notre pays s’engage sur la voie du développement dans les secteurs d’activité où l’Afghanistan a des atouts à faire valoir.
Par ailleurs, comme pour les autres domaines, nous n’avons pas attendu pour mettre en œuvre des réformes. Les conséquences du conflit imposé, avec ses déplacements internes de population, ont entrainé la perte de titres de propriété. Nous avons mis en place une Agence du développement foncier (Land Authority) qui regroupe maintenant l’ensemble de l’administration dédiée à la gestion du cadastre, disposant ainsi du pouvoir légitime (auparavant dévolu à l’autorité judiciaire) pour réguler l’attribution des titres de propriétés.
Quant à l’utilisation de nos terres pour la production de pavot, nous cherchons bien entendu à éradiquer ce type de production qui ne profite qu’aux trafiquants de drogue. Il faut comprendre qu’une grande partie de celle-ci a été imposée par des gens peu scrupuleux, des réseaux mafieux qui s’en servent comme une ressource de guerre, et qu’elle subsiste surtout dans des zones de conflit.
Dès lors que nous reprenons le contrôle du terrain, cette situation est appelée à changer. Nous cherchons également à créer une dissuasion efficace en favorisant de nouveaux types de culture, plus avantageux économiquement, moralement et socialement comme celle du safran. Pour cela, nous nous appuyons notamment sur la renommée acquise par le safran d’Herat, dans l’ouest du pays, qui est désormais considéré comme le meilleur du monde. C’est une alternative qui fonctionne puisqu’elle nécessite, par exemple, moins d’efforts et qu’elle est plus valorisante que la production illicite de pavot.
Nous avons entrepris d’élargir cette expérience à d’autres régions du pays, comme celle de Daëkundi, au centre du pays. Au plan institutionnel, nous avons, par ailleurs, mis en place un Conseil de promotion de la culture du safran. 

L.L.D. : Kaboul et Pékin ont inauguré en octobre 2016 le premier corridor ferroviaire reliant les deux pays entre Nantong et Hairatan. Comment qualifieriez-vous la portée de ce projet notamment en vue du désenclavement de votre pays ? Comment le partenariat sino-afghan est-il appelé à évoluer ? 

S.E.M.A-E.S. : Géographiquement, l’Afghanistan est un pays qui est enclavé, mais qui a toujours été un carrefour de civilisations. Aujourd’hui, nous aspirons à valoriser cette caractéristique pour favoriser son désenclavement et son essor économique. On peut à présent dénombrer cinq projets d’infrastructures dans cette perspective. L’un des plus récents accomplissements est le chemin de fer construit par la Chine et qui relie désormais le port chinois de Nantong à la ville de Hairatan, au nord du pays.
Nous ne sommes donc plus un pays à proprement parlé enclavé, dépendant seulement de la voie traversant le Pakistan vers Karachi. Ce projet représente un aboutissement de la coopération entre l’Afghanistan et la Chine, dont j’ai déjà évoqué la dimension politique. Celle-ci est bien entendu appelée à s’intensifier d’autant que le développement de l’économie chinoise a besoin de nombre de ressources minières, notamment de métaux rares dont notre pays dispose en quantité.

L.L.D. : En dehors de la Chine, l’Inde, l’Iran ou les pays d’Asie centrale forment d’autres pôles de croissance majeurs qui entourent l’Afghanistan. Alors que votre pays est partie prenante de la SAARC, mais également membre observateur de l’OCS, comment appréhendez-vous son intégration dans cet ensemble régional ? Quelles sont vos attentes à l’égard du Processus d’Istanbul dont le dernier sommet s’est tenu à Arimstar, en Inde, début décembre 2016 ? 

S.E.M.A-E.S. : Comme vous le soulignez à travers votre question, nous inscrivons pleinement notre développement économique dans ce contexte régional particulièrement riche. Outre l’ouverture sur la mer à travers le Pakistan, nous nous sommes par exemple ouverts une autre voie maritime de commerce par le port de Chabahar, en Iran.
Au plan des infrastructures d’électricité, l’Afghanistan a également approfondi sa connectivité avec d’autres pays de la région. Il bénéficie ainsi de la mise en œuvre depuis 2014 du projet de transmission d’électricité et de commerce Asie centrale-Asie du Sud (CASA-1000) financé par différentes organisations multilatérales et bilatérales, dont la Banque mondiale (via l’Association pour le Développement international), la Banque islamique de développement, le gouvernement des États-Unis ou encore le Fonds d’affectation spéciale pour la reconstruction de l’Afghanistan. J’ai déjà évoqué le barrage de l’amitié indo-afghane de Salma inauguré en juin 2016 par le Président Ashraf Ghani et le Premier Ministre Modi, auquel il faut rajouter d’autres projets d’oléoducs et de gazoducs qui relieront prochainement les pays de la région. Ils représentent tous pour l’Afghanistan autant de fenêtres d’ouverture sur le monde et le commerce international, mais aussi, plus significativement, les fondations de la stabilité future de l’ensemble de la région.
Notre pays est, en effet, partie prenante de plusieurs processus d’intégration régionale à divers degrés. Sans en remettre en cause le bien fondé, il est vrai que notre diplomatie aspire à favoriser les processus générant une dynamique concrète, que ce soit au plan économique, mais aussi des questions de sécurité par exemple. Vous citez à cet égard le processus d’Istanbul, appelé également « Cœur de l’Asie », qui représente pour nous un mécanisme très important. L’idée est de favoriser une coordination plus grande et meilleure entre les stratégies nationales et les ressources des pays qui y participent pour le bénéfice de l’ensemble de la région. Ce processus s’articule autour de programmes comme par exemple celui sur la lutte contre le trafic de drogue que dirige la Russie. Nous souhaitons de ce point de vue que les programmes mis en œuvre sous son égide soient multipliés afin de gagner en efficacité. Nous attendons également un plus grand engagement de nos partenaires, comme le Pakistan, au plan de la sécurité. 

L.L.D. : En juillet 2016, l’Afghanistan est devenu membre de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC). Comment percevez-vous les retombées de cette initiative ? 

S.E.M.A-E.S. : Avant d’engager le processus d’adhésion à l’OMC, les autorités afghanes en ont minutieusement évalué les avantages et les inconvénients. Nous avons estimé que si ce processus implique des ajustements pour notre économie, notre appartenance à l’OMC représente un formidable levier pour conduire les réformes nécessaires en vue de renforcer la compétitivité de l’économie afghane et, pour ce faire, pour mettre nos lois et nos réglementations en conformité avec les normes internationales. Cette dynamique devrait également avoir un effet moteur sur la production nationale, notre attractivité et nos échanges commerciaux avec le reste du monde.
Bien entendu, l’économie afghane ne peut pas entrer du jour au lendemain en compétition avec les grandes économies de la région. C’est pourquoi, il existe un système de préférences commerciales qui tient compte des spécificités de l’économie afghane.
Notre adhésion à l’OMC facilitera également l’élaboration d’accords de libre-échange avec d’autres pays. Nous avons déjà accompli des progrès sur ce plan avec la signature d’un accord de commerce avec l’Inde pour l’exportation de fruits secs afghans qui constituent l’un des produits les plus prisés de notre pays à l’étranger. Cet accord prévoit la mise en place d’une liaison par cargo aérien à cet effet. Avec la construction de nouvelles infrastructures routières et ferroviaires, de tels échanges sont appelés à croître. 

L.L.D. : L’Afghanistan est classé par le Programme des Nations unies pour le Développement (PNUD) comme l’un des pays les plus vulnérables au changement climatique. Alors que vous avez éclairé la façade de l’Ambassade d’Afghanistan en France en vert pour célébrer le premier anniversaire de l’accord de Paris sur les changements climatiques, quelles sont vos attentes à l’égard de la poursuite des efforts de la communauté internationale dans ce domaine ? 

S.E.M.A-E.S. : Tout d’abord, je tiens à saluer le rôle central qu’a joué la France durant la COP 21 pour permettre l’aboutissement d’un accord global. Nous sommes optimistes à l’égard des discussions qui se déroulent dans le cadre de la COP 22 à Marrakech. Le réchauffement climatique est un enjeu tout aussi important que la sécurité. On ne peut éluder le débat sur l’impact de l’action humaine et de la production économique débridée sur l’environnement. L’homme raisonné et raisonnable va prendre ses responsabilités. C’est pourquoi nous avons décidé de nous associer à cette initiative de synchronisation avec tous les autres pays ayant ratifié les accords de Paris. Nous agissons également de manière concrète, à notre niveau, en nous conformant volontairement et de façon spontanée au programme du Ministère français des Affaires étrangères et du Développement international sur l’usage des ressources pour être plus écologique. 

L.L.D. : Vous avez également ouvert les portes de l’Ambassade lors des journées du patrimoine. Alors que l’Afghanistan et la France célébreront en 2017 le 95ème anniversaire de l’établissement de leurs relations diplomatiques, quel regard portez-vous sur les liens qui unissent les deux pays ? 

S.E.M.A-E.S. : Notre ambassade est en effet un lieu qui reflète l’histoire de l’amitié franco-afghane. La France est un pays particulier pour l’Afghanistan. Dès leurs prémices, les liens entre nos deux pays ont été marqués par une forte dimension culturelle. Avant même l’établissement formel de nos relations diplomatiques, ils ont été initiés par la création de la Délégation archéologique française en Afghanistan (DAFA). Celle-ci a eu le monopole pendant trente ans des fouilles archéologiques dans notre pays, mettant à jour de nombreuses richesses patrimoniales. Ces liens perdurent aujourd’hui à travers les deux musées jumeaux des Arts asiatiques à Paris – le Musée Guimet – et de Kaboul. 
Notre participation aux Journées du patrimoine constitue un exemple de plus de notre ouverture au monde. Ces journées ont été particulièrement riche en rencontres et nous avons été surpris et ravis du fort intérêt manifesté par le public pour le lieu, mais aussi pour l’histoire des relations franco-afghanes que nous avons tenté d’illustrer à travers des photographies et des documents.
Nous comptons continuer sur cette voie en organisant des semaines culturelles à l’UNESCO. Nous allons par exemple célébrer le roman de Joseph Kessel, Les Cavaliers, à l’occasion du 50ème anniversaire de sa publication. Cette œuvre a, en effet, contribué à mieux faire connaître l’Afghanistan. 

L.L.D : Dans le cadre de la conférence internationale qui s’est tenue à Abu Dhabi les 2 et 3 décembre 2016, le Président François Hollande a annoncé la création d’un Fonds pour la préservation du patrimoine culturel en danger. Comment accueillez-vous cette initiative ? En votre qualité d’Ambassadeur, Délégué permanent de l’Afghanistan auprès de l’UNESCO, quelles sont les priorités de votre action dans ce domaine ? 

S.E.M.A-E.S. : Pour des pays dévastés par la guerre comme l’Afghanistan, cette initiative est d’une grande importance, ne serait-ce que parce qu’elle fait de la protection du patrimoine culturel un enjeu majeur. En faisant cette proposition, la France a de nouveau su tenir son rang. Le Président Ashraf Ghani s’est d’ailleurs rendu à Abu Dhabi pour participer à cette conférence co-organisée par la France et les Émirats Arabes Unis.
La Délégation de l’Afghanistan auprès de l’UNESCO a également pour mission de mettre en valeur notre patrimoine historique. Nous présentons à l’inscription sur la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO plusieurs sites comme les Jardins de Babour, à Kaboul, ou les cités anciennes d’Hérat et de Balkh. Nous proposons en outre l’inscription de la danse traditionnelle afghane « Attan » sur la liste du Patrimoine immatériel universel de l’UNESCO et nous travaillons aussi sur un projet concernant les méthodes traditionnelles afghanes de conservation des fruits.
Enfin, j’ajouterai que nous entretenons des liens étroits de coopération avec l’UNESCO comme l’a encore illustrée la visite en mai 2016, de la Directrice générale, Mme Irina Bokova, à Kaboul où elle a inauguré avec le Président Ashraf Ghani un Programme pour le développement de la culture et des industries créatives grâce à un Fonds multi-donateurs.

L.L.D. : Cinq ans après la signature du traité d’amitié et de coopération entre votre pays et la France, quels sont les accomplissements les plus significatifs du plan d’action élaboré dans ce cadre ? Dans quelle mesure les entreprises françaises pourraient-elles, selon vous, jouer un plus grand rôle dans la reconstruction de l’Afghanistan ? 

S.E.M.A-E.S. : L’Afghanistan et la France ont conclu en 2012 un traité d’amitié et de coopération pour une durée de vingt ans. Il représente une initiative importante dans la mesure où il scelle un appui politique qui marque dans la durée l’intérêt de la France pour notre pays et son processus de stabilisation. Je tiens à cet égard à évoquer à nouveau les leçons du 11 septembre 2001 qui ne doivent en aucune façon être oubliées au risque, peut-être, de voir l’histoire se répéter. L’Afghanistan dispose d’un immense potentiel et nous sommes reconnaissants à la France de s’investir pour permettre de le concrétiser. Cet appui politique essentiel se traduit par des coopérations multiples prévues par un plan d’action d’une durée de cinq ans. Celui-ci couvre une grande variété de domaines comme la sécurité, avec des programmes de formation militaire et policière, la gouvernance ou encore la coopération technique et scientifique. Sur ce plan, les derniers développements de l’Institut médical français pour l’enfant (IMFE) de Kaboul représentent un bon exemple, avec la construction du pôle Mère-Enfant inauguré en 2016.
La nouvelle phase du plan d’action du traité d’amitié et de coopération entre l’Afghanistan et la France qui s’étendra de 2017 à 2022, consacrera ainsi une grande place à la culture. Dans ce cadre, nous espérons pouvoir mettre en place des liens privilégiés entre le Musée Guimet et le Musée de Kaboul sur la base des liens historiques qui nous unissent. Il s’agit donc d’un domaine très porteur pour notre pays puisque ces initiatives renforceront son ouverture au monde et qu’elles permettront de faire de la culture une source de richesses supplémentaires et un moyen de cimenter les différentes communautés au sein de notre pays. Dans ce cadre, le Président a demandé à la DAFA d’établir une carte archéologique du pays afin de dresser une sorte d’inventaire de notre patrimoine pour à la fois mieux le faire connaître et mieux le protéger.
Pour répondre à votre dernière question, il est vrai que les liens économiques entre nos deux pays demeurent limités. Les résultats les plus visibles se manifestent dans le secteur des télécommunications. Mais nous restons optimistes quant à leur potentiel de développement tant les marges de progression sont importantes. Nous devons pour cela commencer par recouvrer le niveau d’échanges que nos deux pays avaient il y à 40 ans. L’Afghanistan exportait alors vers la France du tissu tandis que la vaissellerie française était très prisée dans notre pays. 

L.L.D. : Considérant l’accord conclu par votre pays avec l’Union européenne (UE) sur le retour des migrants afghans en situation irrégulière, comment s’articule la coopération franco-afghane dans ce domaine ?

S.E.M.A-E.S. : La protection de nos ressortissants que ce soit dans notre pays ou à l’étranger, est une obligation de l’État. Nous sommes donc tout à fait prêts à coopérer dans ce domaine dès lors que toutes les conditions sont réunies. Il n’y a pas de raison que l’Afghanistan se défausse de ses responsabilités et n’accepte pas ses ressortissants, d’autant que cette coopération s’inscrit dans le cadre d’un dialogue plus large avec l’UE couvrant de nombreux domaines (sécurité, développement économique, marché du travail, investissement, etc.).
La France a été un pays d’accueil pour nos ressortissants fuyant la guerre et, nous l’espérons, continuera à l’être. Mais dès lors que ceux-ci sont déboutés dans leur demande d’asile humanitaire et qu’ils épuisent tous les recours possibles, l’Afghanistan se doit bien sûr de les accueillir dans le respect de la dignité humaine et le bon ordre.
Nous devons apporter une attention spécifique aux personnes les plus fragiles (les femmes, les enfants en bas âge, les handicapés, etc.). Comme vous le savez, ces migrants sont pour la plupart des jeunes et des familles qui ont fait le choix difficile de tout laisser et de remettre leur destin entre les mains de trafiquants cruels. Ils sont donc déjà sanctionnés en quelque sorte. Lorsqu’ils sont renvoyés en Afghanistan après parfois des années de voyage, ils subissent pour ainsi dire une double peine, l’Afghanistan n’ayant pas retrouvé la paix ni les conditions du développement économique.
Je peux témoigner jusqu’à présent de notre reconnaissance à l’égard des autorités françaises qui se sont montrées accueillantes et compréhensives. Nous espérons pouvoir continuer à coopérer dans le respect de l’accord qui nous lie, en comptant sur la bienveillance côté français et bien sûr, sur la responsabilité côté afghan.

L.L.D. : Parfaitement francophone et diplômé de l’École nationale d’administration (ENA), dans quelle mesure incarnez-vous un trait d’union entre l’Afghanistan et la France ?

S.E.M.A-E.S. : J’ai l’honneur de servir les relations d’amitié entre nos deux pays et on peut en effet dire que j’incarne moi-même un exemple de ce qu’elle peuvent offrir. J’ai fait toutes mes études supérieures en France, notamment au sein de l’ENA où j’ai beaucoup appris et où j’ai établi de nombreux contacts avec de grands serviteurs de l’État français. Grâce à ce parcours, j’ai pu, dès la fin de ma scolarité, à mon retour à Kaboul, servir à des postes de responsabilités au sein de la haute fonction publique afghane. Ma nomination en tant qu’Ambassadeur de l’Afghanistan en France m’a apporté beaucoup de joie puisque j’ai pu retrouver ce pays qui m’a nourri intellectuellement, et apporter ma contribution à faire fructifier encore davantage le chemin parcouru par nos deux pays depuis bientôt 100 ans.

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